Mika PEREZ
 
 


E Pluribus Unum
  
Volet I

12 mars - 4 avril 2026

Volet II
9 avril - 25 avril 2026




 

 

« Comment faire pour se débarrasser de ce qui a déjà été lorsque celui-ci est incalculable et qu’il ne peut être ignoré dès lors que l’on s’investit soi-même dans le désir de reprendre le métier ? »


Les peintures récentes (2025-26) de Mika Perez travaillent la peinture de ses exemplaires prédécesseurs ou le post appropriationnisme jusqu’à son renouveau.

 

 

 

 

 

Volet I

 

 






Un Date (after On Kawara), 2025
12 peintures, technique mixte sur toile, 25,5 cm x 20,5 cm chaque

 

 

 

 

Il n’y a pas d’après…

 

J’ai pu voir, récemment, une exposition d’œuvres de Mika Perez que celui-ci avait installé dans une ancienne grange de belles dimensions, aménagée pour des fonctions diverses.
On avait là l’alignement au plus juste de tableautins accrochés sur un panneau de bois courant le long du mur en pierres au fond de cet espace, séparés par deux fois leur dimension horizontale si l’on mesurait bien, couverts par un support de même couleur sur lequel on pouvait lire une date dessinée selon un format typographique égal. La toile qui les recouvrait n’était pas du lin mais bien plutôt une sorte d’abrasif ou de papier émeri et les chiffres et les lettres avaient été tracés avec un vernis qui les rendait difficilement lisibles.

Malgré ses feintes visuelles, ou peut-être grâce à elles puisqu’elles sollicitaient une attention réelle, cette installation ne laissait aucun doute pour les connaisseurs de l’art moderne et contemporain, il s’agissait bien là de la réplique d’une exposition/action réalisée par On Kawara, artiste japonais « conceptuel », dont le travail a consisté à dater les journées de son existence en alignant des chiffres peints en blanc sur des tableaux de même dimension peints en noir, le support du fond changeant pour du rouge les dimanches.
La systématisation mécanique de son travail fait de On Kawara l’un des artistes les plus exemplaires dans les partis-pris semi machiniques qu’ont adopté les artistes conceptuels, qui ont déclaré et démontré que l’art dans son acception occidentale était une cause entendue, qui avait développé et épuisé tous ses savoir-faire et qu’il était l’heure, comme l’affirmait Ian Wilson - en conclusion de leurs expériences -, de changer radicalement de cap et de chercher ailleurs car « It must be a solution ».

Cependant, de quelle manière Mika Perez utilise-t-il On Kawara ? L’émeri paraît une matière inadéquate ici ; le vernis trace des chiffres quasi invisibles, ou seulement perceptibles lorsqu’on vise les tableautins de profil et qu’ils se dessinent avec une luminescence inédite ; les dates enfin sont bizarres, hors du temps, courant de 2033 à 2057 si je ne me trompe. L’objet acquiert une étrangeté qui provient explicitement des techniques adoptées, ou plutôt d’une unicité bizarre, étrange, parce qu’il est fabriqué pour informer des citations qu’il utilise et que paradoxalement il montre sinon le contraire du moins tout autre chose. Il en résulte un vide intrigant qui enclenche maintes questions qui ne trouvent pas les réponses les plus adéquates, basculant dans une suite d’énigmes qui, soit induisent une manipulation des données qui demanderait de trouver le sésame pour résoudre l’affaire, soit enclenchent une curiosité qui en appelle à une simili enquête policière, sinon à une auscultation psychique. Par facilité on pourrait en rester là, au spectacle qu’enregistre sans curiosité le regard et puis qui s’en détourne, ou bien refuser cette solution et essayer de mieux saisir l’intrigue d’un tel événement. Il a fallu me souffler un semblant de solution qui se résumerait en une solide citation : les dates utilisées sont tirées des titres des chapitres de l’ouvrage Chroniques martiennes de Ray Bradbury, un peu arrangées quand même pour les faire paraître plus semblables aux déclinaisons de On Kawara. Cette explicitation en apparence justement déclinée s’énonce alors comme un faux-semblant qui vient sans heurts répartir les preuves d’une solution insoluble. Tout est littéralement tracé, dépendant d’une matérialité complice qui mêle citations et savoir-faire. La mise en jeu virtuelle du visible peut alors (re)commencer car l’art et la peinture ont, aujourd’hui encore, beaucoup à dire de mille façons.

La prémonition à mes yeux très exacte de Ian Wilson se verrait ainsi concrétisée en quelque sorte avec le ruissellement post-moderne, qui a vu l’art changer ses manières d’être comme ses motifs de paraître. Le recensement d’œuvres jouant sur les alliances entre l’alignement des citations et l’exposition des singularités qui se sont déclinées, a pu afficher une multidirectionnalité culturelle, mondialisée, laquelle a tari au tournant de notre nouveau millénaire, annonciateur de changements et de bouleversements encore indicibles. Indéniablement, la solution se complique pour l’art, qui a déjà beaucoup donné sur le plan plastique et qui semble devoir se heurter à la difficulté de trouver des combines iconiques pour devoir choisir des astuces discursives. C’est une situation délicate car ce qui est saisi comme raison d’être - les sexes, les races, les discriminations, l’écologie -, est proche de l’indicible et de l’inmontrable par essence, ou alors leur utilisation frise, volontairement ou pas, l’expression d’un sectarisme ânonnant les armes pour mener de tels combats.

Mika Perez est conscient d’un tel environnement mais il l’évite ostensiblement, en déclinant des propositions artistiques qui le situe dans une originalité manifeste, dans un à-côté volontaire, riche pourtant de rappels ou d’interprétations d’un fonds-commun pictural et culturel que nul artiste ne peut éviter. Ainsi avoue-il une grande attention pour des artistes tels que Philip Guston, Elaine Sturtevant, Raymond Pettibon, Edward Rusha, entre autres. Lorsque l’on regarde les œuvres qu’il produit de tels intérêts sont en effet tangibles, soit parce que la découpe d’une toile abstraite nous fait penser à la manière dont un Guston encore abstrait découpait et adossait des formes triangulaires de couleurs différentes qui venaient se caler sur les bords du tableau, soit parce que, sans tricher, une série d’automobiles aux allures de BD s’intitule carrément Philip Guston, soit parce que des entrelacs de lignes blanches tracées au cordeau et dessinant des semblants de plans architecturaux se nomment également Rusha sans ambiguïté aucune. Faut-il alors aller chercher une ruse ou une excuse semblable à celle adoptée par Elaine Sturtevant, qui, lorsqu’elle mettait en œuvre la répétition ostensible et citationnelle des toiles de Warhol, Johns, Lichtenstein et bien d’autres, rapetissait, dit-on, de quelques centimètres leurs dimensions, lui permettant ce faisant d’échapper à toute accusation de copie ou de faux pour triomphalement se transformer en artiste appropriationniste ? Cette machination n’a jamais été prouvée mais elle la distinguait du désir de reproduire, de se confondre avec celui ou celle dont le génie nous inspire, d’être littéralement son égal. De façon non dite mais explicite, elle semblait s’apparenter à tous les besogneux qui s’échinent à recopier au mieux la toile de maître qui les surplombe, munis de leurs chevalets posés dans quelque galerie de musée où ils s’autorisent de tels actes d’imitation, car, comme eux, elle ne copiait pas exactement les dimensions des tableaux reproduits. J’ai personnellement une vraie affection pour ces aspirants à vouloir tutoyer le sublime qui s’affiche face à eux ; indubitablement leurs tableaux-croûtes sont dignes d’une unicité qui, bien que médiocre, prouve encore la valeur accordée au désir de pouvoir représenter. Le hiatus qui les sépare des vrais créateurs, qui produisent autant de problèmes inédits que le permet leur singularité innombrable n’a aucun sens, si l’on entend par là aucune origine ni suite logique. Comment faire pour se débarrasser de ce qui a déjà été lorsque celui-ci est incalculable et qu’il ne peut être ignoré dès lors que l’on s’investit soi-même dans le désir de reprendre le métier ?

Il y a des semblants de réponses, ou des constats prenant acte des éléments nécessaires et indispensables pour s’adonner à de tels défis, sinon à s’abandonner devant tant d’impossibilité d’y parvenir. Voici quelques semaines je suis allé visiter l’exposition Guston au Musée Picasso de Paris, où il est tenté, d’une manière plutôt bien construite, de présenter en parallèle les œuvres de ces deux artistes majeurs lorsqu’ils ont frisé de réelles accointances avec leurs comics accusateurs, et d’exposer un bel ensemble de peintures de l’artiste américain. Une vidéo filmée vers la fin de sa vie le montre discutant de son travail lors d’une exposition au MoMA. L’entretien est franchement difficile, Guston a du mal à dire le pourquoi d’avoir choisi une peinture figurative sinon caricaturale, et peut-être aurait-il suffit de l’entendre dire qu’il avait choisi de montrer -d’exposer - son engagement politique contre une Amérique conservatrice où la face de trou du cul de Nixon empestait l’atmosphère. Et puis, subitement, il y a comme une illumination, Guston, clope au bec, s’écrit « car la peinture abstraite a tout faux, elle a commencé à l’envers, sans aucun effort !! ». On reste un brin abasourdi mais il livre quelques réponses à cette assertion : la peinture a une réalité on ne peut plus matiérique, c’est de la croûte, de l’épaisseur, et lorsque celle-ci a séché sur une toile se construisant, il faut gratter le surplus qui déborde pour ne rien perdre, faire des petites réserves des pigments asséchés qui pourront resservir. Arrêt sur l’image, cet aveu nous incite à refaire le chemin inverse et à scruter les corrections apportées par telle ou telle couche ajoutée. Comment regardons-nous alors ?

Nous regardons simultanément en deux temps tout en cherchant à répondre à deux questions : comment cela a-t-il été fait et pourquoi cela l’a-t-il été ? Il n’est en rien sûr que nous trouvions les réponses à ces deux interrogations, disons que nous avons des chances de les approcher, de les friser au plus près, de pouvoir croire que nous les avons résolues, mais toujours un détail dans la rythmique de leur complémentarité nous invitera à revenir à l’ouvrage. Il faut ici avouer qu’il est pourtant facile de trouver la clef qui nous pousse à de telles enquêtes. Comme je l’ai dit plus avant, comme je ne cesse de le répéter depuis quelques décennies et l’avènement de la coupure du post-moderne, la production artistique se diversifie en deux propositions de réception. La première appartient au registre du spectacle, et comme le souligne le langage commun, nous assistons à celui-ci depuis une distance certaine. La deuxième relève de l’événement et donc nous y participons, quelque que soit la manière, l’implication, le désir, le souhait, le résultat d’un tel échange. Entendons plus avant que le spectacle ne se résume pas aux œuvres en mouvement qui pourraient d’ailleurs prétendre à solliciter de facto une participation. Ce sont les œuvres elles-mêmes qui distribuent ces modes de perception.

Comme le dit justement Françoise Lonardoni dans son article sur le travail de Mika Perez, celui-ci « offre une perspective sur le travail de la peinture et il révèle tous ses liens avec l’image ». Même si, expressément, il utilise « tous les régimes de l’image sans hiérarchie ni distinction » avec une vraie virtuosité et une multiplicité explicite de références, il ne s’arrête pas sur la seule proposition d’une peinture nous exposant sa réussite, mais il décline des œuvres qui demandent à être auscultées, observées depuis plusieurs angles de vision comme de données. Ainsi, parce qu’il s’y produit toujours quelque chose, c’est un travail qui nous invite, j’en suis persuadé, à une participation, à une succession d’événements qui enchaînent questions et réponses, points de vue et perspectives, littéralement.  

 

Ramon Tio Bellido, janvier 2026

 

 

 

 







 

 

 

 









Rojonegro (after Carmen Herrera), 2026
9 peintures, acrylique sur toile, 33 cm x 24 cm chaque

 

 

 









Menu Goliath (after Patrick Caulfield), 2026
6 peintures, acrylique sur toile, 30 x 30 cm chaque


 

 






























Hoody Oof (after Edward Ruscha), 2025
Huile sur toile, 63 cm x 52 cm.

 

 














 

 

 















Manson (after Raymond Pettibon), 2026
3 peintures, technique mixte sur toile, 55 x 46 cm chaque

 

 





 

 

E Pluribus, Unum.

 

Philip Guston boudait Bud Fisher et s’en gardait bien,

Ed Ruscha traçait quelques esquisses d’onomatopées excentrées des phylactères de trottoirs.

Lee Lozano décalquait les dents d’Art Spiegelman sur la lunette de ses chiottes et On Kawara débutait en dessinant de merveilleux personnages grillés de la Manga.

Patrick Caulfield traçait des lignes claires comme de l’eau de roche et Raymond Pettibon itérait littéralement de la B.D. d’après des photos pieuses.

Roy Lichtenstein chipait tout ce qu’il trouvait pour paraître plus sympa aux yeux de ses fillettes et Picasso lisait George Herriman tous les jours.

Marcel Duchamp était alors un maniériste à l’encre de chine au préambule de son grand verre.

 

 

 

E Pluribus, Unum.

 

Robert Crumb puisait son fameux trait frémissant dans la source de quelques Mutt et autres Jeff, les cris et les bruits stridents pullulaient sur le lin d’Ed Ruscha et d’On Kawara. Les super pouvoirs des Garbage Pail Kids se retrouvaient collés sur les fesses de Lee Lozano et Patrick Caulfield buvait du scotch dans les verres à pied du château de Moulinsart.

Carmen Herrera s’enfermait dans un appartement mitoyen de Donald Judd afin d’y tracer les plans architecturaux des Acme Noveltys de Chris Ware.

Roy Lichtenstein déprimait sur son canapé siglé Benday,

Krazy, le chat adoré de Picasso avait passé l’arme à gauche et Marcel Duchamp tentait de se marier, désespérément même.

 

 

 

E Pluribus, Unum.

 

Quand les fils de Nylon vinrent se coller sur les sacs de jutes et que le lin révéla toute l’encre de chine, la ligature vint accuser toute la saveur du texte, sans ornements elle tentait de soulever tous les liens qui l’unissait à son interlocuteur, tant et si bien qu’ils finirent par s’allier dans des entrelacs de mots et d’images d’où le sens s’extrayait laborieusement aux yeux du pouvoir.

A ce stade, l’encre et l’huile jouaient un rôle quelque peu sanglant, que peu de médiateurs arrivaient à discerner.

Malgré tout, le liant de la colle de peau de lapin travaillait à l’insu de tout un chacun et le monde entier entrait dans l’église.

Les ruines s’affrontèrent dans un élan vainement capricieux.

Le langage s’unit et la partie d’échecs recommença.

                                                                                                                

Mika Perez

 

 

 

 



Volet II

Vernissage le jeudi 9 avril à 18 heures

 

 

 











> JULIEN AUDEBERT   > ORLA BARRY    > SANDRINE BERNARD   > PATXI BERGÈ    > DAVID BIOULÈS    > BELKACEM BOUDJELLOULI 1  > 2   
> YVES CARO  > JULIEN CASSIGNOL  > DENIS CASTELLAS   > CYRIL CHARTIER-POYET 1  > 2   > DAVID COSTE  > JULIEN CREPIEUX  
> MARIE DEMY  > DIDIER DESSUS  > ANTHONY DUCHENE  > TAYLOR DEUPREE  > DANIEL DEZEUZE 1  > 2   > ANDERS EDSTRÖM   
> CEDRICK EYMENIER   > SYLVAIN FRAYSSE  > DOMINIQUE FIGARELLA   > FRIENDS  > DOMINIQUE GAUTHIER 1  > 2   > 3   > 4   
> MARK GEFFRIAUD   > LAURENT GOUMARRE  > LAURENT HOPP    > IL EST UNE FOIS   > STEPHANE LE DROUMAGUET  > HAMID MAGHRAOUI  
> CELINE MARTINET   > MARIELLE PAUL   > MIKA PEREZ   > CEDRIC PIN 1  > 2    > POUR AINSI DIRE    > QUAND LE MOTIF   > JOËL RENARD  
 > PIERRE SAVATIER   > PATRICK SAYTOUR 1  > 2  > 3  > 4    > YANN SERANDOUR   > GUILLERMO UENO   > MICHAËL VIALA 1  > 2   
> SEBASTIEN VONIER   > DAVID WOLLE 1  > 2   > 3    > RAPHAËL ZARKA